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Bassiste du groupe Astral Bakers – comment Theodora Delilez s’est retrouvée à Bercy

Pour ce nouvel épisode de Tales, on a rencontré Theodora Delilez. Bassiste, chanteuse, compositrice et productrice, elle traverse les projets avec une même exigence : rester fidèle à ce qui résonne vraiment. De ses premiers souvenirs musicaux à la création d’Astral Bakers, en passant par l’indépendance, la scène, la production et l’accompagnement d’autres artistes, Theodora raconte un chemin fait de lente construction, de choix assumés et d’attention portée à l’essentiel.

Une conversation dense et sensible, où il est question de synthés 80s, de basse, de constellation humaine, de voix intérieure — et de cette manière très personnelle d’habiter la musique sans chercher à la dominer.

Le groupe Astral Bakers


L’interview Tales

Pas un moment précis, mais une ambiance. Enfant, mes parents nous emmenaient souvent en voiture à la montagne. Il y avait l’odeur de l’intérieur de la voiture, les virages, les couvertures qu’on nous donnait à l’arrière… Et surtout, la musique. On écoutait Leonard Cohen, Bryan Ferry, The Doors. Ce souvenir d’être allongée avec de la très bonne musique dans les oreilles, c’est fondateur.

Pas vraiment. Mes parents sont mélomanes, surtout autour du rock des années 60, 70, un peu 80. Mais il n’y avait pas de modèle de musicien professionnel. Le seul, c’était mon grand frère, qui jouait de la guitare dans sa chambre. C’est en le voyant que j’ai eu envie d’essayer, mais autrement. J’ai choisi la basse. Et ça m’a donné la preuve qu’on pouvait apprendre différemment, sans passer par le conservatoire.

J’ai pris des cours de basse avec des amis de mon frère. Puis au collège, en 4e, j’ai rejoint un groupe qui était en 3e. Le déclic, c’était Pink Floyd. Quand je leur ai dit que j’aimais ça, ils se sont intéressés à moi. J’ai menti en disant que je jouais de la basse depuis un an, alors que ça faisait trois mois. On a répété ensemble, ils m’ont appris note par note. Et ils m’ont proposé de faire la Fête de la Musique avec eux. Ce groupe de hard rock a duré huit ans.

Ça s’est fait progressivement. Ce que j’aimais vraiment, ce n’étaient pas les gros riffs, mais les nappes de synthés, les textures. J’étais touchée par le mélange entre guitares et synthés. Et à la radio, j’entendais des morceaux plus émotionnels, des slows des années 80, comme Everybody’s Got to Learn Sometimes. Ce côté cheesy, sentimental, ça me parlait beaucoup. C’est ça qui a nourri mon goût, ce que j’ai fini par développer plus tard dans mon propre son.

Oui, plein. Comme l’a écrit Siri Hustvedt dans Souvenirs de l’avenir, il y a des chansons qui te replongent dans le moment où tu avais toute la vie devant toi. Pour moi, c’est Lady in Red de Chris de Burgh, I’m on Fire de Springsteen, ou encore Dire Straits. Quand j’écoute ça, je me rappelle ce que c’était d’avoir 15 ans, cette envie de m’extraire, de vivre quelque chose de plus grand.

Il y a eu ce premier groupe d’ado qui s’appelait Metal Finger, puis The Spine. Ensuite, vers 19-20 ans, j’ai rencontré deux filles avec qui on a formé Théodore, Paul et Gabriel, un groupe folk-rock qui a duré 5-6 ans. C’est avec ce projet que j’ai commencé à me professionnaliser : un album, une tournée, de la presse.

Mais à ce moment-là, je ne m’autorisais pas encore à sortir de la basse. J’étais un peu inhibée. C’est pendant cette tournée que j’ai commencé à explorer seule, à écouter des choses qui me parlaient plus personnellement.

Oui. Je me suis dit que si je voulais être indépendante, il fallait apprendre à me débrouiller seule. J’ai investi dans un micro, un clavier, un logiciel. On m’a prêté un Yamaha PSR-36, j’ai commencé à rêver sur les sons. Et j’ai trouvé petit à petit mon propre univers. J’ai sorti un premier EP, puis Obsession en 2017. Ensuite un album, puis un autre EP récemment.

Oui. J’ai joué avec Sage, Fishbach, Juniore, Laura Cahen, Ricky Hollywood, Barbagallo… Et depuis trois ans, je fais partie d’un groupe qui me tient particulièrement à cœur : Astral Bakers, avec Sage, Zoé Hochberg et Nicolas Lockhart. On a voulu créer quelque chose de très humain, sans ordinateur, sans artifice. Juste de la musique jouée ensemble, dans une énergie de confiance, sans pression. On a sorti un album après deux ans à bosser en sous-marin. Et on a même tourné, on a fait les Zéniths avec Clara Luciani, dont Bercy. C’était impressionnant.

Oui, deux. Le premier, c’était avec Barbagallo en 2017, en Amérique du Sud. On a joué dans un petit festival à Belém, au nord du Brésil. J’étais jetlaguée, complètement sonnée, et pourtant il fallait y aller. L’accueil du public était fou. C’était moite, intense, inattendu. Je me suis dit : « Comment j’ai atterri là ? »

Et puis plus récemment, avec Astral Bakers, on a fait Bercy. Jouer devant une marée humaine, pour une première partie, c’est un défi. Tu as 30 minutes pour séduire. Et on l’a fait.

Elles font partie du chemin. En 2019-2020, j’ai eu une vraie période de questionnement, et ce n’était même pas à cause du covid. Le confinement m’a plutôt permis de me recentrer sur moi en tant qu’humain. Pas seulement en tant qu’artiste. Parfois, on s’oublie dans l’idée de produire, d’être visible. Là, j’ai compris que la vie, ce n’était pas juste faire des concerts ou écrire des bonnes chansons.

Je fais avec, mais je ne suis pas née avec. Les plus jeunes ont une sorte de réflexe naturel avec ça, que je n’ai pas.. Alors je prends du recul. C’est frustrant parfois, tu fais une bonne chanson, un bon clip, et, quelquefois, il ne se passe rien. Mais j’essaie de me dire que c’est déjà une chance immense de pouvoir consacrer mes journées à ces projets-là.

C’est savoir ce que tu peux apporter à un·e artiste que tu accompagnes. Être au service d’un projet qui n’est pas le tien, sans t’effacer mais en trouvant sa juste place. Observer, comprendre, accompagner. Et j’aime ça. Je n’ai pas forcément besoin d’être au centre tout le temps.

C’est clairement un hasard. Je me suis rendu compte que j’avais des facilités, même si j’étais un peu paresseuse au début. J’ai de grandes mains, une bonne oreille… Ça aurait pu être un autre instrument, mais c’est tombé sur la basse.

Je ne crois pas du tout à la prédestination. Ce qui est devenu central dans ma vie, c’est ce qui, au départ, devait rester un à-côté. Et c’est à force de petits événements, de coups de pouce du destin, de rencontres… que c’est devenu la chose principale. Mais ce n’était pas un « meant to be ».

Oui. Je vois plus de femmes, de personnes queer ou racisées qui prennent la parole, qui imposent leur voix. Des artistes comme Yoa ou Iliona abordent des thématiques qu’on ne voyait pas avant. Il y a eu un vrai déplacement des lignes. Mais en même temps, les inégalités se creusent. Les artistes indés galèrent de plus en plus à exister, à faire leurs heures. L’algorithme est incontournable.. il y a des voix magnifiques qui sont ne sont pas encore entendues.

Alors mener un projet personnel aujourd’hui, pour moi, c’est d’abord essayer d’apporter une voix personnelle dans un monde qui est devenu assez impersonnel. Je crois vraiment qu’il reste une place pour l’originalité. Ce qui m’intéresse, c’est de cultiver au maximum sa voix intérieure, d’essayer de raconter ce qu’on a à dire de sa petite vie, et de réussir à le connecter au plus grand nombre… sans forcément devenir mainstream. Il y a un équilibre à trouver, qui est subtil.

Ce en quoi je crois vraiment, c’est la constellation. Un cercle d’allié·es. Un réseau d’indés, de proches, de musiciens, de technicien·nes, de gens qui s’entraident — dans leurs failles comme dans leurs forces. Qui se nourrissent les uns les autres, sans rouler uniquement pour eux-mêmes. Je sais que ça va à l’encontre de l’image de l’artiste solo qui veut tout incarner, tout porter… je pense que cette figure-là a de moins en moins de sens aujourd’hui.

Avec Cat Stevens.

Une île grecque. Peut-être Spetses. J’ai des racines là-bas, et c’est là que je me sens le mieux.

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